Elise Lucet et Change.org, combinaison gagnante contre la directive secret des affaires sur twitter ?

La journaliste de France 2 Elise Lucet, est connue pour son travail d’investigation journalistique via l’émission Cash Investigation. Son succès repose notamment sur des enquêtes bien plus virulentes que ce à quoi sont habitués les dirigeants d’entreprises, comme on l’a vu dans la dernière émission « quand les actionnaires s’en prennent à vos emplois ».

Néanmoins, en s’appuyant notamment sur les révélations de lanceurs d’alerte, le journalisme d’investigation n’est pas sans risque. Le collectif « Informer n’est pas un délit » (@collectif_INPD) a ainsi été lancé après l’inculpation par la justice Luxembourgeoise en avril du journaliste de Cash Investigation Edouard Perrin, qui avait travaillé sur les fameux « tax rulings ». Mais très vite, celui-ci s’est intéressé à un projet de directive européenne sur le secret des affaires, en relayant notamment un rapport de l’ONG Corporate Europe Observatory. Cette proposition de directive a été lancée fin 2013 par la Commission Européenne, de façon peu transparente … et bien avant qu’un amendement sur le même sujet soit ajouté discrètement fin janvier à la loi Macron, avant d’être retiré devant le tollé soulevé par les journalistes.

C’est ainsi qu’Elise Lucet a lancé le 4 juin une pétition sur Change.org pour appeler au retrait du projet de directive, qui risque selon elle de limiter drastiquement les marges de manœuvre du journalisme d’investigation, ainsi que le travail des lanceurs d’alertes, puisque les entreprises pourront définir comme « secrètes » leurs informations pour en interdire la divulgation. Avec plus de 350 000 signataires en 20 jours et 23 000 tweets, c’est un vrai succès. A l’aide du logiciel Visibrain Focus TM et de Gephi, j’ai analysé les tweets envoyés afin de comprendre comment cette mobilisation s’est effectuée.

01_secret

On constate ainsi un nombre importants de tweets entre le 4 juin et le 16 juin, date de l’adoption du rapport sur la protection du secret des affaires par la commission JURI du Parlement Européen. Si la mobilisation continue, la pétition devenant l’un des plus grands succès du site Change.org en France, on constate néanmoins une forte diminution des tweets sur le sujet après le 16 juin.

Les principaux hashtags et thématiques utilisés sont sans surprises concentrés sur ce sujet, d’autant plus que sur le total de 22 663 tweets mentionnant le sujet publiés entre le 4 et le 23 juin, près de la moitié (10 187) mentionnent @EliseLucet ou @ChangeFrance. A noter que Elise Lucet a envoyé 11 tweets, et @ChangeFrance 36.

La cartographie des hashtags montre clairement que ce sont les personnes opposées à la directive qui dirigent les conservations, dans un concept fortement marqué par des projets de lois également critiqués sur la question des libertés individuelles, comme la PJL renseignement :

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En dehors des hashtags créés pour populariser la thématique et générer de l’engagement, tels que #secretdesaffaires, #tradesecrets ou encore #stoptradesecrets (ce dernier créé à l’initiative de la CGT début avril 2015), on retrouve de nombreux hashtags exprimant le sentiment des twittonautes à ce sujet : #censure, #liberte, #droitalinformation … Et, de façon plus ponctuelle, le lien entre #journalisme, #information, #démocratie et #secret, ainsi qu’un ensemble de hashtags spécifiques (1041 différents en tout) qui semblent démontrer que si la mobilisation a été lancée via Elise Lucet, elle a été reprise par des personnes très variées. De fait, Gephi détecte 4000 communautés différentes sur l’ensemble des 11 753 personnes qui ont tweeté, ce qui signifie que la moitié des twittonnautes qui est en dehors des réseaux de @ChangeFrance ou @EliseLucet est très disparate.

La cartographie des mentions (taille des nœuds en fonction du nombre de mentions) donne également plusieurs informations intéressantes. Tout d’abord, si la moitié environ des mentions sont bien issues de @EliseLucet et @ChangeFrance, les deux comptes n’ont pas la même communauté (couleurs différentes).

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Cela signifie que ce ne sont pas forcément les mêmes personnes qui vont retweeter @EliceLucet et @ChangeFrance. Cela montre une caractéristique très intéressante du site de pétitions en lignes : il permet de démultiplier la visibilité d’une cause en la diffusant à sa propre communauté. Utiliser Change.org pour diffuser sa pétition a donc permis à @EliseLucet de doubler son potentiel de reprise sur twitter en générant deux réseaux de diffusion quand en général un buzz diffusé très vite va en générer un seul (voir la typologie des buzz sur le site reputatiolab.com).

La troisième communauté la plus importante, avec 7 % du total des comptes twitter, est celle située en bas à gauche de la cartographie, en vert, autour des comptes @Intel, @Nestle, @Michelintyres, @1pavelsvoboda … Pourquoi des mentions de comptes corporate ? Le dernier étant celui de Pavel Svoboda, le président de la commission JURI a qui est adressé la pétition, on comprend vite qu’il s’agit d’une action ciblé concernant la pétition. En effet, c’est Elise Lucet qui a lancé un appel, avec modèles de tweets et ciblages de Nestle, Intel et Michelin, le 11 juin :

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Là encore, l’efficacité de Change.org est bluffante : plus de 1000 mentions en quelques heures, et sans utiliser de robots ! 😉

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Donc la moitié des mentions concernant la directive secret des affaires s’expliquent par l’activisme de Elise Lucet et la promotion de sa pétition par Change.org. Quid d’éventuels autres acteurs ?

Pour mieux visualiser des relais de communautés spécifiques qui, sans avoir forcément énormément de mentions, permettent de diffuser l’information à d’autres communautés en servant de « passeurs d’infos », j’ai utilisé le calcul de centralité de Gephi :

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On notera la forte diminution de la taille des nœuds représentant les comptes twitter de @EliseLucet et @ChangeFrance : cela signifie qu’au-delà de leur audience, ils ne touchent pas des communautés plus variées. D’où l’importance des relais d’informations, identifiés ici comme :

  • Des collectifs ou syndicats de journalistes : @SNJ_national, @collectif_INPD ;
  • D’autres médias ou journalistes qui soutiennent le droit d’informer, en général des « pure players » : @arretsurimages, @edwyplenel et @fabricearfi pour Mediapart ;
  • @AugustinS, dircom de @ChangeFrance ;
  • Et la CGT Cadres via sa secrétaire générale adjointe @BinetSophie et son propre compte @CGTCadresTechs – ce qui en fait le seul syndicat pro visible sur le sujet.

Et j’ai constaté l’absence de représentants et ou responsable politiques … malgré le fait qu’Elise Lucet ait été récemment reçue par Fleur Pellerin.

On notera que ces comptes influents sur cette thématique n’ont pas forcément énormément d’abonnés : la plupart d’entre eux ne sont plus visibles si on filtre la cartographie pour n’afficher que les comptes avec plus de 4000 abonnés :

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En ce qui concerne les comptes les plus actifs, en l’occurrence ceux qui ont le plus mentionnés d’autres comptes twitter dans leurs tweets, on constate justement que la CGT Cadres est très mobilisée sur le sujet :

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Aucune communauté ne semble prendre l’avantage sur les autres sur l’envoi de tweets, ce qui confirme l’hypothèse selon laquelle il s’agit d’un sujet qui, bien que lancé à l’origine par Elise Lucet, a été repris par des communautés très variées.

Qu’en est-il après la date fatidique du 16 juin, vote du projet de directive durant la commission JURI du Parlement Européen ? La pétition reste en place et Elise Lucet ne désarme pas. On peut l’observer en étudiant l’évolution des échanges avant et après le 16 juin, représentés par les liens entre les comptes twitter :

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Si le volume total de tweets a diminué, les principaux acteurs déjà identifiés restent très mobilisés. La pétition continue d’ailleurs de collecter des signatures, signe que la mobilisation est toujours présente. Les partages des articles sur le sujet sont nombreux sur Facebook, comme le montre le site Buzzsumo :

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Conclusion :

La mobilisation contre la directive secret des affaires montre tout l’intérêt de l’usage des plates-formes de pétitions en ligne pour relayer un message et attirer l’attention du grand public sur une thématique qui ne va pas forcément toucher les gens directement. Surtout, cela permet de démultiplier la visibilité d’une action en ajoutant au réseau et à la communauté propre au collectif mobilisé celui de la plate-forme en ligne.

Les organisations traditionnelles commencent également à bien maitriser les codes des réseaux sociaux, et savent rebondir si besoin est. La CGT Cadres est à l’origine il y a plusieurs mois de la première mobilisation sur les réseaux sociaux via le hashtag #StopTradeSecrets, via la création d’un compte twitter, d’une page facebook et d’un site dédié (en 6 langues). Le faible succès de ces initiatives intéressantes a amené la CGT à rebondir sur la pétition d’Elise Lucet, favorisant ainsi sa diffusion à d’autres communautés. De son côté, la journaliste de Cash Investigation a appelé avec succès les internautes à interpeller certaines entreprises et le président de la commission JURI du Parlement Européen quelques jours avant la premier vote. Elise Lucet a annoncé sur la page de la pétition que celle-ci serait remise le 30 juin 2015 à Constance Le Grip, rapporteure (PPE) de la directive.

Elice Lucet a rappelé fort à propos cette citation d’Orwell : « Le journalisme consiste à publier ce que d’autres ne voudraient pas voir publié : tout le reste n’est que relations publiques ». Au vu du succès des médias d’investigation en ligne, tandis que les journaux gratuits (forcément peu critiques puisque financés par la pub) sont en mauvaise posture, gageons que la mobilisation, qui reprendra de plus belle lors du passage devant le Parlement européen du texte, aura contribué à structurer une communauté d’internautes défenseurs du journalisme d’investigation.

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