Parachutes dorés des grands patrons : atterrissage difficile pour le MEDEF et le gouvernement sur twitter

Comme Libération l’a bien rappelé le 1er septembre, la rémunération des patrons en France, et notamment leurs bonus d’arrivée ou leur « retraite chapeau », fait régulièrement polémique. En mars 2013, les Suisses ont ainsi voté une limitation des hauts revenus, largement popularisée par la polémique née des 58,5 millions d’euros de prime de départ de l’ancien patron de Novartis, Daniel Vasella. Depuis l’an dernier, le « Say on Pay », vote consultatif des actionnaires lors des AG annuelles, est ainsi arrivé en France.

Le total de la prime de départ de Michel Combes, ex patron d’Alcatel Lucent était de 13,7 millions d’euros. Un montant comparé par Le Monde à 218 années de travail d’un salarié de la firme, qui a choqué du ministre de l’économie Emmanuel Macron jusqu’au MEDEF, d’autant plus que les critères d’attribution de cette prime sont surprenants, avec par exemple une prime de non concurrence … décernée après la nomination de Michel Combes à SFR ! Après deux semaines de polémique qui ont engendrées près de 30 000 tweets, Alcatel a décidé de diminuer de moitié la prime : la polémique est retombée juste après un second pic de tweet commentant cette annonce. Mais finalement, pour qui aura-t-elle été la plus violente ? Qui, entre le patron Combes, l’entreprise Alcatel, le syndicat MEDEF ou le encore le gouvernement, aura-t-il le plus pâtit de cette affaire ? J’ai utilisé le logiciel d’analyse sur twitter Visibrain Focus TM afin d’en avoir le cœur net, en captant les tweets concernant à la fois Alcatel et Michel Combes.

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Premier constat : on n’a jamais autant parlé d’Alcatel en français sur twitter : de 200 mentions par jour en moyenne, on passe ainsi à plusieurs milliers durant les pics de conversation. 16 000 mentions sur les 27 873 concernent Alcatel, 11 000 combes : l’entreprise est plus souvent mentionnée pour parler de son PDG et de son bonus que l’homme lui-même : 3345 mentions de « michel combes », 1777 occurrences de « prime de départ », 1436 mentions de « patron d’alcatel » … Le hashtag #alcatel (3262 occurrences) est deux fois plus mentionné que #combes (1814). Viennent ensuite le MEDEF (1000 mentions hashtag + nom) et Macron (600 mentions au total).

Avec la cartographie des mentions via le logiciel Gephi, on peut visionner les communautés autour des comptes les plus mentionnés (la cartographie représente des nœuds – comptes twitter – reliés entre eux par des liens – mentions, RT, intégrés par leurs échanges dans des communautés – les différentes couleurs), et suivre l’évolution pendant la crise :

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On voit ainsi à quel point le débat s’est enflammé après l’annonce du parachute de Michel Combes, et que les échanges restent semblables après l’annonce de la division par 2 de la prime. On constate que les comptes corporate @AlcatelLucent (en français) et @Alcatel_Lucent (en anglais) sont relativement préservés et éloignés des échanges, qui tournent surtout autour des reprises par les médias de la prime de départ de Michel Combes. Plusieurs comptes politiques sont également présents au coeur des discussions, notamment via le parti de gauche et le FN.

Le logiciel Gephi permet également de déterminer les comptes au centre des débats, c’est-à-dire dont les tweets ont touché le plus de communautés différentes :

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Les comptes corporate d’Alcatel disparaissent, on voit que ce sont surtout des comptes twitter très à gauche qui sont les plus visibles : @gerardfiloche (CGT et PS) ; @alexiscorbiere (secrétaire national du PG) ; @DavidVanetti (secrétaire de section PCF) … et ceux-ci n’ont pas uniquement tweeté contre Michel Combes, mais aussi pour demander au gouvernement de légiférer sur les très hautes rémunérations, via notamment le livetweet d’un débat sur France 24 :

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On retrouve dans la cartographie des hashtags les plus utilisés plusieurs mentions de membres du gouvernement PS : Macron, Sapin … ainsi que d’anciens élus mis en cause : Cahuzac, Thévenoud … et enfin Pierre Gattaz et le Medef :

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Car si, bien évidemment, les hashtag #alcatel (3262 occurrences) et #combes (1814) sont de loin les plus mentionnés, ils sont suivis ensuite (total hashtag + expressions) par le MEDEF (1000) et Macron (600). Or les mentions de Michel Combes et de son ancienne entreprise sont majoritairement liées à la reprise d’articles publiés sur le sujet, alors que pour le MEDEF et Emmanuel Macron, il s’agit plutôt de commentaires négatifs. En effet, le MEDEF comme le gouvernement se sont retrouvés piégés par leur dénonciation de cette prime : l’autorégulation prônée par le MEDEF via son code de gouvernance a manifestement des ratés à répétition, tandis que les larmes de crocodiles du gouvernement peinent à convaincre … Jean-Charles Simon, économiste, résume bien l’avis général dans ses tweets:

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Conclusion : si la (mauvaise) image des grands patrons est confirmée, les atermoiements du MEDEF et du gouvernement contribuent à égratigner leur crédibilité

L’élément essentiel déclencheur d’une crise pour une entreprise est la distorsion entre les valeurs censées être incarnées par l’entreprise (sur laquelle elle valorise son image) et la réalité (voir Reputatiolab de Nicolas Vanderbiest pour plus de définitions). Comme l’a rappelé récemment Hervé Monier, Volkswagen incarnait la fameuse qualité allemande, et avait réalisé une campagne de pub sur la notion de mensonge – en valorisant un « discours de vérité ». Dès lors, le trucage des tests d’émissions de ses voitures a fait voler en éclat cette image. Les dégâts sont énormes, car l’influence future sur l’acte d’achat est évidente – la crise a clairement un impact direct sur l’activité de l’entreprise, et même son avenir.

En ce qui concerne le salaire des grands patrons, et surtout leur régime d’indemnité de départ, la démesure semble être la règle, avec en toile de fond la justification de la concurrence internationale. Mais si de tels montants peuvent choquer, cela n’aura pas vraiment d’impact sur l’image de l’entreprise et de ses dirigeants. Aucune grande entreprise ne construit aujourd’hui son image sur une juste rémunération de ses dirigeants. Reprenons l’exemple Volkswagen : alors que l’on totalise près de 600 000 tweets partagés par des allemands depuis une semaine sur l’affaire, il n’y a eu que 2200 tweets allemands (200 en français) qui ont mentionnés l’indemnité de départ de 60 millions d’euros du PDG de la firme. Si la crise n’est pas finie pour Volkswagen, la mini polémique sur l’indemnité de son ex patron a duré moins de 24h, le conseil de surveillance du groupe ayant souligné derechef son « attitude exemplaire ».

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Parce que dans cette crise, la rémunération des dirigeants n’est pas ce qui pose problème au consommateur / citoyen. Si l’image du patron « glouton et mercenaire », comme l’écrit très justement Olivier Cimelière sur Michel Combes, reste gravée dans l’imaginaire publique, on voit lors des votes sur le « Say on Pay » que les petits actionnaires valident en général sans grandes difficultés les rémunérations des grands patrons. En dehors de démarches personnelles comme celle de Stéphane Richard (Orange) ou Pierre Berger (Eiffage) qui ne veulent pas de retraite chapeau, les patrons concernés préfèrent attendre la fin de l’orage médiatique et évitent donc de communiquer sur le sujet, sachant pertinemment que l’opinion passera vite à un autre sujet. Et pour la « marque employeur » et l’engagement des salariés, ce sont en général les conditions de rémunération et de travail qui vont motiver les collaborateurs, même les cadres, qui n’ont qu’une vision très lointaine et distante de leur top management au final.

Le glissement des critiques, de la rémunération des patrons en général à l’action du gouvernement et du MEDEF en particulier, qui n’en finissent plus de condamner les dérives sans apparaître capable d’agir pour les prévenir, était déjà apparu pendant l’émission de Cash Investigation du 3 mars 2015, consacrée aux dérives des actionnaires des grandes entreprises. Au final, bien plus que les trois entreprises mises en cause durant l’émission, ce sont Pierre Gattaz et Emmanuel Macron qui ont été le plus pris à parti par les twittos, car ils ont justifié devant Elise Lucet la logique critiquée par la journaliste de privilégier les dividendes des actionnaires à l’investissement dans l’entreprise.

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On notera qu’on retrouve ici dans la cartographie des comptes centraux des échanges de ce Cash Investigation @magdalakoff, @smnjc, @gerardfiloche … Il s’agit donc toujours des mêmes comptes qui orientent politiquement les échanges sur les abus des dirigeants d’entreprises.

Pour l’affaire Combes, qui ne concernait finalement que sa rémunération a priori difficilement justifiable, la polémique a donc dérivé en partie sur le gouvernement, qui refuse de légiférer en la matière (mais le peut-il ?), et surtout au final sur le MEDEF, dont le comité éthique n’en finit plus de sombrer. C’est en toute logique du MEDEF qu’est venue la décision d’Alcatel de couper la poire en deux, dans un jugement que n’aurait pas renié Salomon : l’honneur est sauf et la notion d’éthique patronale, élément clé du lobbying des grandes entreprises et de leurs dirigeants contre les velléités politiques de légiférer sur leur rémunération, est préservée. Et si cela ne suffit pas à convaincre, le Challenges du 1er octobre 2015 insiste sur le fait que le montant global des retraites chapeaux des grands patrons tend à diminuer. tandis que certaines entreprises telles que la Société Générale ou Schneider Electric ont innové en versant à leur patron en exercice une prime visant à anticiper leur retraite (pour quelques centaines de milliers d’euros annuels).

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