Loi Travail sur twitter, une mobilisation qui ne faiblit pas

Les 1 416 500 tweets collectés via la plateforme Visibrain concernant la loi Travail montrent que cette mobilisation reste très suivie sur les réseaux sociaux, et ce notamment grâce à trois campagnes très réussies pour inciter les twittos à dénoncer ce projet de loi :

  • Le lancement d’une pétition sur le site Change.org par la cheffe d’entreprise Caroline de Haas qui a très vite dépassé le million de signatures ;
  • La campagne « On vaut mieux que ça » qui recueille des témoignages d’internautes via un collectif engagé contre la loi ;
  • Et bien entendu le compte officiel @LoiTravail, de loin le plus mentionné sur le sujet, et qui a clairement fait l’unanimité  – les très nombreuses réponses à son premier tweet en sont une excellente preuve.

01_loitravail

Plusieurs analyses sur l’efficacité de cette mobilisation ont déjà été publiées par des spécialistes de la question, notamment Thierry Herrant. Je m’intéresserais donc surtout à deux aspects : la dynamique des relations entre les comptes twitter actifs sur le sujet, via le logiciel de cartographie Gephi, et le croisement de différents types de métadonnées issues des tweets, via le logiciel de Business Intelligence Tableau Software . Comme pour ma précédente analyse, j’ai mis en ligne des analyses interactives pour vous permettre de faire les recherches qui pourraient vous intéresser :

Une mobilisation dominée par les opposants les plus virulents à la Loi Travail

L’utilisation de l’outil de cartographie Gephi permet d’identifier différentes « communautés », c’est-à-dire des ensembles de comptes twitter échangeant les uns avec les autres sur le sujet en reprenant les mêmes idées, ainsi que leurs leaders.

Afin d’identifier à la fois les comptes les mieux connectés et les plus retweetés dans le réseau, ainsi que ceux qui se retrouvent aux centres des échanges puisque les communautés actives sur le sujet sont très variées, j’ai croisé un algorithme permettant de faire varier la taille des comptes twitter dans la cartographie en fonction de leur centralité dans les échanges, avec un filtre conservant uniquement les comptes les plus mentionnés :

02_loitravail

Sans surprise, l’initiatrice de la pétition à succès contre la loi travail Caroline De Haas est au cœur des échanges. Il est intéressant de noter qu’elle est reliée à William Martinet, président de l’UNEF, au compte officiel du syndicat étudiant, moteur de la mobilisation, ainsi qu’au compte du socialiste et ex ministre socialiste Benoit Hamon.

A l’inverse, les syndicats réformistes, qui se mentionnent les uns les autres, sont très dispersés et peu visibles dans les échanges dont ils représentant moins de 2 % des tweets (CFDT, CGC, FAGE …). Ils restent néanmoins plus influents que les représentants du patronat, le MEDEF et Pierre Gattaz n’étant cités que pour être critiqués.

Mais la première communauté reste, en violet, celle qui retourne la communication du gouvernement pour critiquer la Loi Travail et/ou témoigne via le hashtag #onvautmieuxqueca de son vécu sur le marché du travail. On y retrouve associés le Medef et son président Pierre Gattaz, qui saluait l’arrivée sur twitter du compte @LoiTravail – donnant ainsi l’occasion aux opposants au projet de loi de critiquer la proximité entre le Medef et le gouvernement.

A noter que les 1,4 millions de tweets ont été envoyés par 200 000 comptes twitter, soit près de 7 tweets par compte en moyenne. Cela peut donner l’impression que ce sont surtout des activistes qui communiquent sur le sujet, mais plus la mobilisation dure, moins c’est le cas : entre le 24 février et le 23 mars, le ratio moyen était de 6,5 tweets par compte twitter. Il est tombé à 4,5 tweets sur le mois d’avril. La mobilisation s’étend donc au-delà de la base militante initiale.

Les acteurs à l’origine de la mobilisation sont eux-mêmes restés très actifs : le compte @OnVautMieux a publié 156 tweets depuis le début du mouvement, @carolinedehaas a envoyé 173 tweets de son côté … tandis que le compte officiel @LoiTravail n’a envoyé que 51 tweets en tout, dont 17 le mois dernier.

Des soutiens difficiles à trouver pour défendre le gouvernement

Ce qui est frappant quand on compare les tweets sur la loi travail avec les tweets sur l’aéroport de Notre Dame des Landes par exemple, autre sujet de forte contestation, c’est le déséquilibre manifeste dans les échanges. Si le projet d’aéroport est très décrié sur twitter, il bénéficie néanmoins d’une forte communauté de soutien autour du président de la région Pays de la Loire, ce qui structure le débat entre POUR et CONTRE.

Rien de tout cela pour la loi travail : très clairement, seuls les opposants à la loi se font entendre, avec des pics au rythme des manifestations. Ce qui est légèrement embêtant pour une loi sur laquelle le gouvernement semble jouer ses dernières cartes. Au-delà du cafouillage des premières versions du texte et de la communication gouvernementale qui ont refroidi les ardeurs et du MEDEF et des syndicats réformistes comme la CFDT – qui devrait pourtant se retrouver dans la loi travail, il n’y a aucun groupe actif sur twitter pour défendre la loi. La ministre elle-même n’a envoyé que 5 tweets sur le sujet (contre 11 pour Pierre Gattaz par exemple), retweetés par le compte du gouvernement mais surtout par son service d’information – avec quelques dizaines de RT en moyenne, les soutiens sont faibles :

03_loitravail

A contrario, les opposants à la loi travail sont bien plus organisés et motivés, avec une communication bien plus percutante et surtout efficace sur la durée. Quand le compte officiel de la loi se ridiculise avec un humour qui tombe à plat, la stratégie du collectif qui a lancé le hashtag #onvautmieuxqueça et incite à témoigner de la souffrance au travail ne peut que renforcer l’impression de décalage entre les propositions du gouvernement et la réalité vécue par les salariés. Le principal pic de tweets correspond ainsi à cette campagne, qui a vraiment servi de moteur à la contestation sur les médias sociaux. Même si le nombre de tweets est retombé, la mobilisation reste forte.

La mobilisation Nuit Debout, née suite à la manifestation nationale du 31 mars contre la loi travail, contribue aussi aux échanges contre la Loi Travail : les mentions combinées de #nuitdebout et #loitravail sont presque aussi nombreuses sur le mois d’avril que celles des deux hashtags phares #onvautmieuxqueca et #loitravailnonmerci :

04_Loitravail

Conclusion : inutile de communiquer via twitter sur un sujet clivant sans préparer une communauté de soutiens actifs

Je ne veux pas tirer sur l’ambulance (surtout que je ne serais pas le premier) mais la communication du gouvernement pose clairement question. Il était déjà étrange de relever que le service après-vente de l’aéroport Notre Dames des Landes est effectué sur twitter par le seul président de la région Bruno Retailleau (et membre de l’opposition !) quand le gouvernement est très silencieux sur le sujet. Mais concernant la loi travail, on ne peut que faire le parallèle avec le fumeux « Hé ho la gauche ! », mouvement lancé autour de François Hollande pour aider à promouvoir son bilan qui serait mal compris par les français. On a l’impression d’une certaine gène aussi bien chez les élus que les dirigeants du parti socialiste. Au demeurant, les Républicains qui avec leur primaire auraient pu se démarquer en valorisant leurs propositions apparaissent très en retrait eux aussi.

La loi travail est un projet dont on pouvait anticiper qu’il allait susciter des oppositions, puisque toute réforme du code du travail ces dernières années a mené à un mouvement social. Dans un contexte de précarisation grandissante des jeunes salariés, diplômés ou non, ce sujet risquait évidemment d’être source de crispation. L’enquête Génération Quoi réalisée en 2013, que mentionne Thierry Herrant dans son analyse, montrait ainsi l’exaspération des jeunes face aux problèmes de notre société actuelle.

Dès lors, communiquer uniquement sur le mode « Vous n’avez rien compris » était voué à l’échec, voir au ridicule en essayant d’y ajouter de l’humour, le sujet ne faisant manifestement pas rire au vu des nombreuses occurrences des termes précarité, CDD, stage, harcèlement … que l’on retrouve dans les tweets.

05_Loitravail

De plus, la répression des manifestations semblant être de plus en plus forte, on peut observer des mentions de plus en plus fréquentes des mots-clés liés à la police et aux violences, ce qui bien évidemment ne peut pas contribuer à un débat apaisé :

06_Loitravail

Il aurait mieux valu pour le gouvernement s’appuyer sur des soutiens de la loi, chefs d’entreprises ou jeunes embauchés, avec des témoignages enthousiastes sur les bienfaits de la loi travail pour contrebalancer les opinions négatives, surtout s’ils étaient relayés par des élus fiers de défendre cette loi. Mais s’il était impossible de trouver de tels soutiens, la conclusion aurait dû s’imposer d’elle-même … cet épisode permettra au moins au prochain gouvernement souhaitant légiférer sur le sujet d’avoir un bon aperçu des points de crispation et surtout des attentes des premiers concernés !

 

Advertisements

5 réflexions sur “Loi Travail sur twitter, une mobilisation qui ne faiblit pas

  1. Article tres interessant et détaillé, dommage que la conclusion gache un peu la démarche.
    A plusieurs moment, et surtout dans la conclusion, Vous partez du postulat qu’il y a un manque de contrepoids, qu’il faut une reponse aussi « virulante » à opposer.
    C’est une erreur, à mon avis, non pas d’analyse, mais de reflexion.
    Si j’allais dans le même genre de reflexion et de conclusion (pour faire le contrepoid) je vous dirais qu’une majorité est souvent silencieuse, 200.000 personnes ne represente apres tout que 0.333% de la population.. (reduite à 60.000.000 pour enlever les tres jeunes)

    • Merci beaucoup pour votre commentaire ! Votre remarque est très pertinente : est-ce que l’unanimité contre un sujet sur twitter, facebook et cie représente l’avis de l’opinion, d’une partie de l’opinion, ou simplement de militants / activistes ? Au delà de l’intérêt de twitter pour capter l’attention des médias, prompts à faire la publicité après seulement quelques milliers de tweets d’un mouvement (voir d’excellents articles de Nicolas Vanderbiest sur reputatiolab.com à ce sujet), je pense que ce qui est intéressant ce n’est pas tant la quantité de tweets envoyés sur un court laps de temps, mais plutôt la capacité d’une campagne à durer et à fédérer des groupes variés. C’est un peu la stratégie de Greenpeace : ils commencent leurs campagnes virales avec beaucoup de tweets via leurs militants, puis ensuite ils continuent pendant plusieurs mois, en essayant de toucher petit à petit de plus en plus de personnes. Ce qui fait que si souvent les marques attaquées ne réagissent pas au départ, quand elles constatent que le mouvement continue et commence à toucher d’autres groupes, elles finissent par s’inquiéter. Twitter est un outil très intéressant pour les « minorités agissantes », car elle permet de donner encore plus de visibilité à leurs actions et donc d’augmenter leur poids relatif.
      Dans le cas du projet de loi travail, l’absence de communautés pour défendre la loi (alors qu’il y en a pour Notre Dame des Landes par exemple) pose la question de la capacité du gouvernement non seulement à convaincre la société civile de sa démarche, mais aussi à rallier ses élus et son parti – ce qui est déjà plus problématique. L’analyse de tweets est cohérente avec plusieurs études réalisées sur les attentes des jeunes qui sont les premiers frappés par la précarité au travail, et on constate que les réponses que le gouvernement apporte à ces inquiétudes sont pour le coup très molles. Plus qu’une réponse virulente, je pense surtout qu’il y a un problème de conviction au sein du gouvernement sur cette réforme, qui est clairement visible vu l’absence de réaction sur twitter, ce qui n’est pas la meilleure façon d’aborder un bras de fer avec les opposants à un projet de loi … A l’inverse par exemple, même si elles sont moins visibles, les organisations syndicales réformistes qui se félicitaient des changements apportés au texte le 14 mars ont envoyés plusieurs centaines de tweetssur le sujet, ce qui démontre leur volonté de valoriser leurs apports et donc in fine la loi travail.

      • Vous avez bien compris mon message, qui au dela de l’aspect « provocateur » voulait soulever ce phénomene de société que vous qualifiez à juste titre de « minorités agissantes ».
        Avant Twitter et autres reseaux sociaux, un désaccord était visible lors de manifestations, dans la rue, mais la deja, s’etait une « demontration » d’une opposition, jamais (ou tres tres rarement) vous n’avez de contre manifestation permettant de « mesurer » un désacord au désaccord…
        Avec les Reseaux Sociaux, l’effet « bruit » c’est amplifié, organisé, et garce aux différentes analyses (comme celles de Nicolas Vanderbiest) il est souvant démontré l’importance des reseaux d’influances dans ce « bruit » (l’extreme droite l’à vitre compris, l’extreme gauche s’y met).
        Autant certaines réactions populaires à des evenement peuvent prendres un certains interet dans l’analyse d’un « mouvement de masse » car individuel, autant l’organisation bien orchestrée perd toute crédibilité (à mon sens) et s’approche plus de la manipulation médiatique.
        Ce n’est pas celui qui hurle le plus fort qui donne un avis général, il en est de même avec le « bruit » internet.
        Par contre, et c’est vrai, cela fait caisse de caisse de résonance, et les médias vont de fait l’amplifier.
        De nos jours il faut parler de ce qui fait parler, il faut twitter ce qui fait twitter,
        Le danger à ces phénomenes c’est d’oublier le fond, de mettre l’importance à la forme.
        Il suffit d’ailleur de tendre l’oreille, et d’écouter, tellement embarqués dans leur « bruit », beaucoup n’entendent qu’eux, n’entendent pas le silence, pensent porter la voix majoritaire (c’est aussi une caracteristique de l’effet de groupe).

        Ici, je ne donne aucune avis d’opinion, ni pour , ni contre, je constate juste, une évolution societale.
        le « bruit » (que j’utilise volontairement souvent), ne restera que du bruit et nullement un element representatif en soit.
        Cette réflexion n’est pas ficalisé, bien sur , sur la Loi du Travail, mais beaucoup plus dans un aspect général des moyens d’expressions.

        Je pense que ca serait une erreur de ne pas le prendre en compte lors des differentes analyses.

        Je termine par un exemple beaucoup plus futile, mais qui est malheureusement bien representatif et qui touche les plus jeunes, et leurs manieres d’interpretattion, de vision. Les jeune sont les adultes de demain.
        TheVoice (mais c’est valable pour beaucoup d’autre), certains groupes de « fans » font beaucoup de « bruit », ne vivent que dans leur « groupre », n’echangent qu’avec leur « groupe », se motivent des avis de leur « groupe »…
        « Le » Public vote, et ne va pas dans « leur » sens, ils dénoncent une tricherie, car pour eux, « Le » Public c’est eux, ils savent que « Le » Public pensent comme eux, puisque tous le monde (autour d’eux, dans leur cercle) pensent comme eux, ils sont « LE » public
        Mais en fait, non… sic

        Voila le danger du « bruit » comme référence qui peut inquieter…

  2. Pingback: 2 millions de tweets #NuitDebout, les twittos remplacent les médias via #Periscope | DATA VISUALIZATION & SOCIAL NETWORK ANALYSIS

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s