Cash Investigation sur l’Agroalimentaire et la santé : bon appétit !

Le dernier Cash Investigation sur la santé et l’agroalimentaire a confirmé la recette qui a fait le succès de l’émission : un angle polémique contre une industrie qui pèse 170 milliards de chiffre d’affaires en France, avec un montage qui ne peut que mettre en difficulté les dirigeants et/ou communicants interrogés par Elise Lucet. Quand on sait que les français ont de moins en moins confiance dans les grands groupes, cette recette ne peut que prendre … et force d’ailleurs les entreprises mises en cause à jouer le jeu de l’émission, voir à ouvrir leurs portes, comme l’a fait Fleury Michon – pour le coup très peu mise en cause, une façon d’inciter à la transparence ?

Comme toujours, pour avoir l’intégralité des tweets, je suis passé par l’outil Visibrain. Avec 36 879 tweets envoyés durant l’émission et le lendemain, dont 11 000 après l’émission, ce n’est pas tant le volume qui est intéressant (il est dans la moyenne basse de Cash) que l’implication des twittos : 12 000 comptes twitter sont intervenus, avec 41 % de tweets originaux, soit plus que pour les autres émissions, incitant ainsi à prolonger le débat.

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L’utilisation de l’outil de cartographie Gephi permet d’identifier différentes « communautés », c’est-à-dire des ensembles de comptes twitter échangeant les uns avec les autres sur le sujet en reprenant les mêmes idées, ainsi que leurs leaders :

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Sur twitter, comme sur Internet, les discussions sont très localisées et se font entre communautés d’utilisateurs partageant le même point de vue, qui peuvent être reliées en cas de polémique par des comptes « connecteurs » qui commentent les différents arguments, comme on l’a vu sur les tweets concernant l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. Ici néanmoins, si certains tweets / articles ont critiqué l’émission, on constate globalement que les différentes communautés, au-delà du soutien à l’émission et à sa présentatrice, correspondent à différents protagonistes du reportage. Il y a ceux qui en ont tiré parti, et ceux qui ont dû composer avec des réactions hostiles … l’émission ayant clairement amené un boost des mentions de tous les sujets abordés :

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Ania outragée, Ania martyrisée … mais l’Ania a bien fait son taf !

Pour une fois, le sujet qui fait le plus réagir les twittos correspondait à la dernière partie de l’émission, à savoir les stratégies de lobbying autour de l’étiquetage alimentaire. Quelques recherches permettent de constater que les polémiques sur le test qui sera mis en place d’ici à la fin de l’année ne datent pas de l’émission, et ont été reprises par plusieurs médias au-delà du Canard Enchainé, habitué de ce sujet :

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On notera au passage qu’étant donné que les enquêtes de Cash durent en général autour d’un an, Elise Lucet et son équipe ont eu du nez … Le lobbying sur ce sujet est assuré par l’ANIA, l’Association Nationale des Industries Alimentaires, dont la directrice Catherine Chapalain a accepté de répondre à une demande d’interview de Cash Investigation, sans réussir à amener les reporters sur le terrain de la comparaison avec les autres étiquetages proposés, le reportage ayant été orienté sur l’éviction du « Nutri-Score » qui avait au départ les faveurs du gouvernement.

Qu’à cela ne tienne, l’ANIA a publié une lettre ouverte pour dénoncer les méthodes d’Elise Lucet, et a le soir même de l’émission invité les twittos à poser leurs questions dès le lendemain :

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Si cette initiative a connu un succès mitigé (214 mentions du hashtag #askania contre 757 pour #ania), elle a atteint son premier objectif : détourner l’attention des twittos des entreprises mises en cause, pour s’attaquer au lobby en tant que tel. L’Ania a ainsi reçu 1300 mentions de plus que la société Herta France. Hors aucun risque de voir la marque Ania en faisant ses courses ! Il s’agit donc d’une belle réussite, doublée par ailleurs d’une démarche de transparence et de communication très cohérente en vue de l’expérimentation sur l’étiquetage alimentaire, et qui peut-être préfigure de l’avenir du lobbying : faire participer le public et pas seulement cibler les décideurs.

Un petit couac cependant : cette stratégie a fait une victime, le sénateur LR Michel Raison …

Michel Raison, sénateur sacrifié pour promouvoir la gastronomie française

Un lobby fonctionne surtout en faisant appel aux décideurs politiques, en particulier les parlementaires, pour faire passer amendements voir projets de loi. Avec l’aide de l’association Regards Citoyens qui s’intéresse à la transparence de la vie publique, Cash Investigation a ainsi pu constater que 25 % des députés et sénateurs français ont repris des amendements proposés par l’ANIA sur l’étiquetage alimentaire. Cette stratégie passe également par une démarche très efficace promue par l’entreprise Com’Publics : les clubs parlementaires. Ces clubs permettent la rencontre d’élus et de lobbyistes sur des sujets variés, parfois d’ailleurs de façon bénévole : en 2008, Com’Publics avait créé un club pour sauver les numéros de département des plaques d’immatriculations, avec succès. Ici, il s’agissait du club de la table française.

Bien entendu, ce genre d’initiative ne fonctionne que si elle est entièrement transparente, ou alors très discrète. Le sénateur Michel Raison, déjà connu de Cash Investigation pour avoir déclaré être « en famille » à un repas avec des lobbyistes, s’est ainsi piégé tout seul en pleine interview avec l’équipe de Cash :

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Mentionné en tout plus de 2000 fois, le sénateur risque de se voir rappeler cet épisode lors de la prochaine constitution de listes sénatoriales … Marisol Touraine, refusant quant à elle de répondre à Cash Investigation, a elle aussi été la cible des twittos :

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Mais d’autres politiques ont mis à profit cette émission …

Michèle Rivasi, grande gagnante de ce Cash Investigation

Si les polémiques déclenchées par Cash entraînent souvent des mentions négatives pour les politiques, d’ailleurs en  général de leur propre faute comme pour Michel Raison (souvenez-vous de Rachida Dati), d’autres utilisent les sujets quand ils vont dans le sens de leurs idées. Caroline De Haas, nouvelle directrice de campagne de Cécile Duflot, l’avait ainsi fait avec succès pendant l’émission sur les travailleurs détachés (rappelons qu’elle est à l’origine de la pétition contre la loi travail à 1,5 millions de signatures).

C’est encore une fois une élue EELV, l’eurodéputée Michèle Rivasi, qui met à profit l’émission, cette fois pour promouvoir une pétition pour défendre le système Nutri-Score, avec un succès foudroyant : de 50000 signatures avant l’émission environ, deux jours après il y en avait plus de 150 000 ! L’eurodéputée a il est vrai donné de sa personne pour promouvoir la pétition :

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Conclusion : une recette toujours aussi efficace, mais qui laisse un goût amer aux entreprises et décideurs visés

Soyons réalistes : le fonctionnement de l’émission fait que les industriels et politiques publics mis en cause n’ont d’autre option que d’avouer et assumer les éléments pour lesquels ils sont mis en cause. Thierry Mariani, dans la même émission où Rachida Dati avait été épinglée, avait pour sa part assumé et même revendiqué ses liens avec l’Azerbaïdjan, tout comme la sénatrice Nathalie Goulet. Résultat des courses ? Très peu de commentaires négatifs. De la même façon, le représentant européen du lobby des pesticides n’avait pas nié leur dangerosité pour la santé, et avait adroitement renvoyé la balle aux politiques pour l’évolution de la réglementation.

Car après tout, dans la limite bien évidemment du respect de la loi et des mesures de précautions liées à l’activité de chaque entreprise, ce n’est pas au lobbyiste de rendre des comptes, mais bien aux élus : c’est pour cela que ce sont eux qui se font en général le plus étriller. Néanmoins, pour des sujets qui peuvent préoccuper les consommateurs comme l’usage des nitrites (ou E 250, ou nitrite de sodium) dans l’alimentation, plutôt que de s’emmêler sur les risques potentiels, mieux vaut engager le débat de manière transparente et responsable. On peut déplorer les angles choisis par des émissions comme Cash Investigation, et les défauts qui y sont inhérents, comme relevé dans cette analyse très intéressante, mais c’est bien parce que les grands groupes et les décideurs n’ont plus aucun crédit dans l’opinion publique que cela fonctionne. Le déplorer est une chose, agir pour changer cela en est une autre, car en attendant, les consommateurs s’informent où ils peuvent …Ainsi après l’émission, si les recherches sur la pétition sur l’étiquetage alimentaire ont connu un nombre record, c’est bien sur les nitrites que les gens se sont affolés … l’occasion pour un acteur de l’agroalimentaire de se lancer dans des produits alternatifs ?

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