Cash Investigation sur les travailleurs de l’IA : les politiques manquent d’intelligence

La dernière émission de Cash n’a pas suscité autant de débats que celle sur la qualité nutritionnelle des semences, mais son score reste honorable pour un sujet pas évident à illustrer, avec 14 200 tweets partagés entre le début de l’émission et le lendemain à minuit. Contrairement à la majorité des émissions, on peut observer via l’outil de veille Visibrain que la moitié de ces tweets ont été publiés le lendemain, démontrant que certains éléments ont fait débat.

La cartographie des échanges, en filtrant pour plus de clarté les comptes les plus influents (détectés via un algorithme prenant en compte les mentions et les reprises par des comptes importants dans le corpus) nous permet d’éclairer les données volumétriques de Visibrain, pour comprendre qui a été ou non influent sur l’émission :

 

On retrouve les trois communautés principales auxquelles correspondent 40 % des comptes Twitter, autour respectivement d’Elise Lucet (intégrant la journaliste ayant réalisé le reportage Sandrine Rigaud), France 2 TV et le compte officiel de l’émission @cashinvestigati. On constate que seul Deliveroo via son compte twitter français est réellement pris à partie avec 4000 mentions en tout, intégrées à la communauté de Cash Investigation. Pour autant,  Uber, Google et Facebook sont également mentionnés négativement, mais de façon limité. Laurent Solly, VP de Facebook responsable de l’Europe du Sud sera d’ailleurs mentionné par rapport à sa femme, journaliste sur France 2 et France 5, mais à l’écart des discussions les plus reprises.

Le sujet ne s’y prêtant sans doute guère, les rares critiques d’Elise Lucet sont peu reprises et totalement isolées des échanges (en haut à gauche de la carto). On peut d’ailleurs douter de l’efficacité d’une interpellation du gouvernement pour critiquer l’orientation des enquêtes d’Elise Lucet !

Deliveroo, un petit bad buzz mais le business continu

La mine déconfite du responsable affaires publiques pour la France de Deliveroo confronté aux documents d’Elise Lucet a eu un franc succès, conjuguée à son refus répété de commenter ces documents. Pour autant, l’image de la société a-t-elle vraiment été écornée, dès lors que plus que le fond c’est la forme qui ressort de l’émission ? Une première réponse avec la volumétrie des tweets sur la société publiés en septembre 2019 :

On peut imaginer que le CA de Deliveroo n’a pas été impacté – peut-être que l’émission aura déclenché des commandes ? Cela va néanmoins rester comme marqueur temporel, dès lors que Deliveroo se verrait à nouveau accusé de pratiques anti-grévistes ou de manœuvres dilatoires contre la reconnaissance des contrats salariés. Même si on peut douter du fait que les consommateurs eux-mêmes réagissent, quand ils n’hésitent pas à commander lors de conditions météos épouvantables :

Notons que les plateformes pourraient elles-mêmes désactiver les commandes dans les conditions météos extrêmes, qui par ailleurs sont de plus en plus fréquentes … Uber Eats ne semble pas avoir été trop écorné par la mort d’un de ses livreurs évoquée dans Cash, mais là aussi une répétition aura sans doute du mal à passer.

Quand les « cerveaux » de l’IA Google font plus de marketing que de data science

Ce qui m’a clairement le plus interloqué d’un point de vue professionnel dans cette émission, c’est l’aveu d’Olivier Bousquet, responsable Europe de Google pour l’IA, qu’il n’avait jamais testé une plateforme de micro-tâches, utilisées pour qualifier des données qui nourriront les algorithmes. Cela me semble pourtant une évidence : puisque leur IA (Google Home, Waymo …) ne fonctionne pas sans  intervention humaine, mieux vaut s’assurer que l’information qualitative ne se perd pas dans la sous-traitance. Au risque sinon de payer à prix certes réduit des données mal qualifiées, dont le coût final sera sans doute élevé une fois constaté leur manque de pertinence … mais à force de vanter la perfection d’algorithmes qui sont des boites noires, et de nier l’importance de l’intervention humaine pour nettoyer et interpréter les données, peut-être les ingénieurs eux-mêmes en viennent à considérer que leurs programmes sont assez « intelligents » pour analyser les données sans vérifications ?

Pour autant, le cadre de Google, dont la bio Twitter précise qu’il dirige les « brain teams » du GAFA, est mentionné moins de 10 fois dans l’émission … tandis que la société Figure Eight, partenaire de Google qui emploie les micro-travailleurs, est mentionnée de façon critique près de 1000 fois : d’où l’intérêt d’externaliser les tâches socialement peu acceptables ! Il est vrai que la patron de la société était un bon client pour Cash :

Les politiques communiquent toujours aussi mal, la presse papier mise en avant par Cash

Le plateau en fin d’émission accueillait des invités très politiques, avec une députée LREM et une docteure en droit militante communiste. Loin d’être caricatural, cet échange a très bien conclu les enjeux présentés par l’émission, rappelant que si les plateformes web se développent, c’est avec le regard bienveillant du législateur. Le rôle des décideurs politiques est essentiel, mais clairement le sujet n’a passionné ni les élus ni les militants …

Bérangère Couillard, députée LREM en charge de la loi Mobilités, a répondu clairement à Elise Lucet en expliquant la position du gouvernement, souhaitant inciter les entreprises à s’engager par le biais de charte pour les droits de leurs « partenaires ». Elle a publié plusieurs tweets durant l’émission, et il est dommage qu’elle n’ait pas été reprise par plus d’élus ou militants de son parti, car ils étaient très clairs et pédagogiques. D’autant plus que les réactions négatives étaient limitées :

Notons par contre le tweet de son collègue LREM Sacha Houlié (isolé sur la cartographie des mentions Twitter), qui indique avoir interpellé les plateformes mises en cause sur les droits des livreurs « par courrier » (so 20ème siècle !), et mentionne dans son tweet Elise Lucet, Muriel Pénicaud, d’autres députés LREM … mais pas sa collègue en plateau ! Quelques divergences entre marcheurs sur le sujet ? On notera l’aspect opportuniste de la démarche, puisque d’après le site nosdeputes.fr, Monsieur Houlié n’est pas intervenu sur le sujet au Parlement pour le moment, contrairement à quelques dizaines d’élus de tous bords.

Barbara Gomes (docteure en droit privé et collaboratrice du groupe parlementaire PC), la principale contradictrice de l’élue LREM sur le plateau, n’a pas été plus reprise / mentionnée, ce qui est étonnant car le sujet se prêtait à des interventions de tous les spectres de la gauche. Son intervention était également très claire et argumentée, expliquant notamment que le droit du travail permet de rendre autonome les salariés sans devoir passer par l’auto entrepreneuriat. Là aussi, Manon Aubry, élue européenne FI, a twitté sans la mentionner

Elise Lucet a d’ailleurs fait la promotion du numéro 265 de l’hebdomadaire le Un, consacré aux « Nouveaux prolétaires du web », et dans lequel intervient Barbara Gomes. Julien Bisson, rédacteur en chef du journal, a d’ailleurs obtenu une belle visibilité sur Twitter grâce à cette mention. Le site du Monde via sa rubrique Pixels a également profité de l’émission pour mettre en avant ses articles sur le sujet, l’URL du quotidien ayant ainsi été la plus partagée dans les tweets, devant celle de France Télévisions (plus de 500 partages). Un exemple intéressant de complémentarité média entre presse papier, télévision et réseaux sociaux.

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